Publié le Dimanche 3 juillet 2022 à 21h02.

Extrême droite : des scores très élevés mais des perspectives confuses

Marine Le Pen a vu dans son passage de 8 à 13 millions de voix entre les deux tours de la présidentielle, une « éclatante victoire », cinq ans après ses 10,5 millions. Portée par une indéniable dynamique électorale qui la place en tête au premier tour dans 206 circonscriptions sur 577, la dirigeante du Rassemblement national (RN) se veut la « véritable opposition » à Emmanuel Macron. Mais la forte agitation de Jean-Luc Mélenchon grille sa cartouche de première opposante, au moins pendant la campagne législative.

 

Fragilisé par la forte abstention, le RN échoue à transformer ces législatives en un troisième tour nationaliste. En tête dans 110 circonscriptions, pour une présence au second tour sur plus de 200, la dynamique électorale du RN hoquette : son nombre de voix est divisé par deux par rapport au premier tour de la présidentielle. Mais rapporter son score aux précédentes législatives donne un autre éclairage. Sur fond d’abstention semblable, le RN augmente de 5% le score du FN de 2017 au premier tour, pour finalement obtenir un nombre de députés inattendu.

Le parti de Marine Le Pen maintient son implantation déjà engagée. En outre, si on ajoute les scores de Reconquête ! et les miettes de Dupont-Aignan et Philippot, on arrive, au premier tour, à 24%, soit un troisième pôle presque équivalent à la NUPES et aux macronistes. L’hypothèse d’un « bloc nationaliste » large, parvenant à surmonter ses contradictions pour se constituer en force d’opposition jamais atteinte ne se vérifie pas. Si les caractéristiques de la période ne se jouent pas à l’échelle des grands accords entre appareils, elles pourraient porter sur les formes de militantisme, sur la question de l’implantation sociale et l’équation insoluble du national et du social. Avec ses quatre-vingt-neuf députéEs, le RN se revendique déjà comme le premier parti d’opposition à Macron. Trois points méritent d’être étudiés pour se projeter : quelles recompositions politiques ? Vers un retour de l’activisme extra-électoral ? Quelle présence dans les mobilisations sociales ?

 

Ni affaiblissement, ni percée majeure… au premier tour

Marine Le Pen n’a pas regonflé ses troupes entre la présidentielle et les législatives. Pourtant, le symbole des trente-cinq députés du groupe FN-Rassemblement national de 1986, élus à la proportionnelle, est explosé. En plus des cinq députéEs sortants réélus, le RN en gagne dans un arc nord-est autour de l’Île de France, dans le bordelais et dans le sud-est, concrétisant plusieurs années de scores favorables : de quoi galvaniser les troupes.

Autour de Marine Le Pen, Bruno Bilde et Sébastien Chenu, le RN continue au premier tour son implantation dans le Nord-Pas-de-Calais, jusqu’en Picardie. Vers l’est, le RN est en tête dans la Meuse, la Haute-Marne, la Haute Saône et plusieurs circonscriptions limitrophes de Franche-Comté et Bourgogne, jusqu’en bordure de Seine et Marne et dans le Loiret. Plus à l’ouest, il est en tête dans l’Eure. Mis à part quelques circonscriptions en Nouvelle Aquitaine, le RN se place en tête dans six circonscriptions du Sud-Ouest, entre le Médoc et le Tarn-et-Garonne. À Moissac, Romain Lopez, qui avait soutenu Zemmour, a prudemment évité de se présenter. Il a même misé sur une candidate du RN, militante depuis plus de trente ans au FN, arrivée en tête loin devant le candidat de Reconquête.

Le RN renforce son implantation dans le pourtour méditerranéen : sur l’ensemble des Pyrénées-Orientales, nouveau bastion de Louis Aliot ; dans l’Aude et jusque dans une partie de l’Hérault ; dans une partie du Gard et des circonscriptions limitrophes du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône. Le député sortant et ancien suppléant de Gilbert Collard, Nicolas Meizonnet, se place en tête, tout comme Pierre Meurin, zemmouriste de la première heure, aujourd’hui repenti et candidat RN. Marie-France Lorho, ancienne suppléante de Jacques Bompard, est investie par le RN… après avoir soutenu Zemmour. Dans une majorité du Var et des circonscriptions voisines des Alpes-Maritimes et de Haute-Provence, le RN arrive encore en tête. À Nice, face à Philippe Vardon, mis sur la touche depuis l’échec des régionales et jugé trop proche de Marion Maréchal, le RN investit Benoît Kandel. Cet ancien premier adjoint de Christian Estrosi arrive au RN après un passage éclair à la direction locale de Reconquête où il avait refusé l’arrivée de… Philippe Vardon. Vardon maintient sa candidature, est exclu du RN puis soutenu par Reconquête. Ni lui ni Kandel ne se maintiennent au second tour. Les tripatouillages et les règlements de comptes ne sont pas toujours profitables.

 

Pas d’élus mais du pognon

Eric Zemmour se rêvait en Maurice Barrès de Saint-Tropez : il est éliminé au premier tour, juste derrière Philippe Lottiaux du RN. Avec ses 125 000 adhérents revendiqués, Reconquête voyait venir « le temps de l’enracinement et de l’implantation ». Le responsable du bureau exécutif en charge des élus aura le temps pour s’y consacrer : Guillaume Peltier perd son siège de député. Agnès Marion, une des premières du RN à avoir rejoint Zemmour, est l’exception : elle devance le candidat soutenu par le RN… qui vient de Debout la France. C’est le seul, avec Nicolas Dupont-Aignan, à bénéficier des largesses de Marine Le Pen. Bien qu’implantée et connue par l’électorat du RN, Agnès Marion n’arrive pourtant qu’en quatrième place, derrière les Républicains. Même sans élu, les 4 % de Reconquête lui garantissent 1,6 million d’euros par an pendant cinq ans. De quoi maintenir la dynamique militante et payer grassement ses cadres.

Avec l’émergence du phénomène Zemmour, sans tabler sur l’improbable disparition du RN, pouvait s’envisager une recomposition d’un bloc nationaliste alliant droites extrêmes et extrêmes droites. La tournure de la campagne aura, à court terme, écarté l’hypothèse. Si le retour des renégats est exclu, les revirements de dernière minute montrent qu’à moyen terme, toutes les recompositions sont possibles. Il est juste d’additionner les scores de Reconquête et du RN, comme indication du niveau d’extrême-droitisation de la société française. Pourtant Reconquête et RN ne constituent pas un tout organisationnel cohérent. Avec les autres chapelles et les courants extra-parlementaires, les extrêmes droites sont diverses, sans liens profonds, ni organiques ni gazeux. Cette situation constitue encore la faiblesse militante du nationalisme français.

 

Polarisation autour d’un groupe parlementaire ?

Les victoires du second tour n’empêcheront pas les interrogations sur la ligne du parti, accentuées si Marine Le Pen n’en reprend pas la présidence. Ceux qui s’intéressent « au coup d’après » ne se limitent plus aux soutiens de Zemmour. Il semble que le « clan Hénin-Beaumont » prenne quelque ombrage de l’aisance du jeune président par intérim, Jordan Bardella. À Perpignan, Louis Aliot se manifeste régulièrement. Est-ce la fin du cycle mariniste, engagé il y a 20 ans ? Une nouvelle génération parviendra difficilement à s’imposer à la tête d’une organisation corsetée. En outre, en prenant la tête de son groupe parlementaire, Marine Le Pen indique qu’elle n’entend pas raccrocher. Mais en l’absence de scrutins locaux, la stratégie électoraliste posant des jalons intermédiaires vers la présidentielle tombe à l’eau.

Le RN va bénéficier d’une réelle expression à l’Assemblée nationale et bien au-delà. Si le groupe parlementaire de Marine Le Pen veut exister face à la NUPES, à l’évolution inconnue, il lui faudra trouver une position spécifique. Jouer la carte de l’opposition constructive et respectable le renverrait vers LR. Se lancer dans une opposition dure nécessiterait, pour en tirer des bénéfices politiques, de se construire aussi dans des mobilisations concrètes. Or, le RN n’est pas encore dimensionné pour cela. La logique électoraliste est tellement ancrée dans ce parti, dont la qualité de l’appareil a été négligée, qu’on imagine mal de rapides bouleversements. Avec ses résultats aux législatives, sans malgré tout éponger sa dette, le RN peut envisager une sortie de ses déboires financiers. Grâce à une augmentation significative de permanents, offrant des postes souvent à une nouvelle génération militante, l’appareil du RN se renforcera. Il attirera aussi un certain nombre d’opportunistes. Reste à savoir dans quelle mesure le RN cherchera à incarner tout un camp politique depuis l’Assemblée. La manne qui tombera des législatives pourrait aussi exacerber les rivalités internes et les coups tordus.

L’appareil militant affuté serait plutôt à chercher du côté de Reconquête, malgré sa faible emprise électorale. D’ailleurs, les zemmouristes n’attendent que des campagnes à mener, pour ne pas tourner en rond et ressasser leur défaite. Reste à savoir dans quelle mesure Reconquête se construira en concurrence au parlementarisme du RN ; et dans quelle mesure, le RN se nourrirait de l’activisme de Reconquête.

 

Construction d’une nouvelle génération militante

Tous les adhérents ne trouvent pas dans la patience la vertu des candidats vaincus. Bon nombre cèdent à la résignation voire aux dissensions internes : Reconquête a « pris en quatre mois tous les défauts des partis vieux de quarante ans : népotisme, copinage, salaires exorbitants… », selon un militant déjà déçu par le RN (Le Monde, mai 2022). Outre les critiques sur le verrouillage par la direction parisienne, les inquiétudes sur le poids de la bande à Le Gallou se font entendre. Le courant catho-conservateur, souverainiste et issu des Républicains, peut être gêné du rôle accordé à cette ligne identitaire. Avec Grégoire Dupont-Tingaud, chargé du maillage territorial, Philippe Schleiter, des investitures, Philippe Millau, responsable de la Bretagne, et Jean-Yves Le Gallou, membre du comité politique, les anciens mégrétistes jouent un rôle non négligeable, conforté par l’arrivée de Nicolas Bay et de jeunes Identitaires (Damien Rieu, Jérémie Piano, Romain Carrière…). À la revue Éléments qui l’interroge sur l’avenir, Jean-Yves Le Gallou répond : « serrer les dents ». Devant les candidats aux législatives, Marion Maréchal offrait une perspective plus engageante, tout en ayant des capacités de rassemblement des diverses chapelles : « Notre mission est immense : il nous faut réarmer les esprits, regonfler les cœurs résignés […] avant, dans quelques années, de prendre le pouvoir et changer le destin de la France ! ». En citant le président de la Société Oswald Spengler, Le Gallou prévient que cette victoire ne se fera pas « par le biais de processus démocratiques conventionnels », le « changement par les urnes [étant] impossible à court terme » (Monde et Vie, mai 2022).

Le Gallou pense aux fraîches recrues de Reconquête : « Former les cadres. Former les jeunes générations ». Au bureau exécutif de Reconquête, les études et la formation sont confiées à Marion Maréchal, pour faire du parti un « prescripteur d’opinion ». Le Gallou rassure ses camarades malheureux : « la politique ne consiste pas seulement à gagner des mandats ». Il les encourage à être « présents à la fois sur les réseaux sociaux et sur le terrain, en multipliant les opérations concrètes, contre l’implantation d’éoliennes, de foyers d’immigrés […]. Le combat politique, c’est 365 jours par an ». Si ses recommandations sont suivies, Reconquête se muerait en une sorte de Génération identitaire dotée d’un fort appareil militant et financier, avec des relais médiatiques larges. Son activité militante viendrait recouper celle d’une nébuleuse de groupes locaux, aux influences croisées entre nationalisme-révolutionnaire et catholicisme social.

Dans l’immédiat, les plus radicaux ne se tournent pas vers Reconquête, dont le profil militant reste très bourgeois et conservateur. Mais des franges plus dures peuvent trouver quelque avantage à graviter en marge d’une organisation forte, dotée de moyens et moins attachée à lisser son image que le RN. En outre, maintenant des relations cordiales avec d’autres organisations, comme l’Action française ou la Cocarde, sa possible hégémonie militante ne serait pas forcément gênante pour une partie des extrême droites.

 

Une droite nationale en quête du social

L’autre interrogation concerne la transformation du profil « social » de Marine Le Pen. Le vote populaire pour le RN touche des bassins d’emploi en déclin comme des espaces sans fort chômage mais où le modèle de promotion sociale apparaît fragile. Il concerne souvent des couches qui connaissent la précarité ou des emplois individualisés avec éclatement des collectifs de travail et moindre implication syndicale. De fortes mobilisations, dans le cadre d’un mouvement social, contraindraient le RN à clarifier sa position, mal à l’aise dans la rue.

Récemment, Marine Le Pen s’y est essayée, en décembre 2019, contre la réforme des retraites : « Qu’est-ce qui est laissé comme possibilité aux Français pour exprimer leur désaccord ? La rue. Il n’y a pas d’autres moyens ». Quelques semaines avant, elle saluait les Gilets jaunes, comme « le plus grand mouvement social depuis 50 ans ». Et les cadres du RN d’y aller de leur #grèvegénérale pour soutenir « une colère sociale qui va être nationale », dixit Louis Aliot, rarement croisé sur des piquets de grève. Pour les régionales, la présence de candidats aux portes de boîtes n’est pas anecdotique, comme Sébastien Chenu à Faurecia (Hénin-Beaumont) affirmant être « toujours présent pour soutenir ceux qui travaillent dur », au moins sur twitter. Le RN n’a rien d’un « parti ouvrier ». Il se range plutôt du côté du corporatisme. Ses propositions localistes en sont d’ailleurs une forme renouvelée. Cette dimension n’a pas encore trouvé son expression militante. L’attentisme électoraliste visant à récolter passivement l’audience médiatique nationale a ses limites. Reste à les dépasser en occupant le vide social et politique laissé par la déréliction des solidarités de classe. Heureusement, les tentatives de débauchage de militants syndicaux restent des échecs. À chaque élection, le RN fait le coup du retour au militantisme de terrain, les bus « Marine » en étant le dernier avatar, avec un succès relatif. Mais il semble difficile de se prétendre, sur le long terme, porte-parole d’un « bloc populaire », sans retranscrire en acte la démagogie sociale du discours. Dans l’immédiat, cette hypothèse semble faible. Mais il n’est pas exclu que l’agenda social amène une partie des extrêmes droites à bouger.

 

« Nous risquons d’entrer dans un tunnel sans lumière si vous laissez faire » annonce Marine Le Pen dans sa déclaration de premier tour. Pour le monde du travail et les quartiers populaires, des perspectives s’ouvrent de transformation de la colère électorale en mobilisation dans les luttes. Elles ne doivent pas nous faire baisser la garde sur le front de la lutte contre les extrêmes droites. Les inconnues sont grandes sur le devenir de ces organisations politiques et de leurs formes militantes. Pourtant, leur implantation est profonde et leur capacité de nuisance intactes. Il n’y a pas de liens organisés entre les marges violentes, les groupuscules et les grandes organisations institutionnelles, mais ce qui s’y passe n’est pas déconnecté. Chaque frange se nourrit des dynamiques des autres : les plus radicaux bénéficient de l’institutionnalisation de l’extrême droite quand l’extrême droite institutionnelle bénéficie d’un relativisme favorisant sa « dédiabolisation ». En outre, toutes les extrêmes droites désignent les mêmes ennemis : immigréEs, raciséEs, militantEs de gauche, etc. Chaque mobilisation dénonçant les contre-réformes à venir de Macron, si son gouvernement sans majorité en a les moyens, doit développer un axe dénonçant la fausse opposition du RN et la supercherie de son programme social. Sans prise en compte spécifique de ces questions par des mobilisations unitaires, nous serions réduits à attendre le prochain mouvement social comme moyen le plus sûr de faire reculer mécaniquement les extrêmes droites ou compter sur les dissension internes comme moyen de les fragiliser. Il serait hasardeux de tabler sur l’éternelle perpétuation de ses divisions pour s’en protéger, comme de se rassurer sur l’incapacité des extrêmes droites à intervenir dans le champ social.