Publié le Vendredi 14 octobre 2022 à 18h00.

Splann, première ONG d’enquêtes journalistiques en Bretagne

Samedi 1er octobre, à Rennes, sur un banc au cœur du village des possibles qui rassemble ce que la ville et la région comptent d’associations et de collectifs de lutte écologiste, l’Anticapitaliste a rencontré Julie, journaliste de Splann.

Splann, ça veut dire limpide ! C’est une ONG d’enquêtes journalistiques en Bretagne, bilingue (français, breton, avec une perspective vers le gallo), inspirée du modèle de Disclose, notre parrain, qui pratique un journalisme d’impact. Splann a été créée il y a deux ans, Inès Léraud en étant la marraine.

Inès Léraud. Morgan Large...

Tout est parti d’Inès Léraud, autrice de la BD Algues vertes, l’histoire interdite1, des difficultés qu’elle a rencontrées pour mener son enquête, des pressions qu’elle a subies, en particulier le procès baillon que lui a intenté Chéritel, agro-industriel breton. Elle et Morgan ont subi toute une variété de menaces et ont dû affronter un véritable climat de peur.

Concernant Morgan2, c’est allé très loin puisque elle a subi des intimidations dangereuses, autour de chez elle et même à son domicile, allant jusqu’au sabotage de sa voiture (les boulons des roues dévissés). On imagine ça au bout du monde !

Journalistes !

Un collectif de journalistes s’est alors monté pour les soutenir, on a lancé une pétition qui a recueilli plus de 50 000 signatures de citoyenEs et 500 journalistes, dont la moitié étaient bretonEs. Alors on s’est dit, qu’est-ce qu’on peut faire, qu’est-ce qu’on a envie de faire, on travaille touTEs sur les mêmes thématiques, qui concernent tout le monde...

L’agroalimentaire est un sujet sensible, difficile à traiter, avec pas mal d’angles morts, et la demande existe dans ce domaine. On s’est rendu compte, en tant que journalistes, qu’on n’avait pas de place dans les médias pour notre travail, dans les journaux, et que souvent il était difficile pour nous, pigistes, de faire sortir nos enquêtes.

Un média 100 % citoyen

Alors, on s’est dit qu’il fallait le créer, cet espace médiatique. Un cadre qui nous permette de nous inscrire dans le long cours en s’émancipant des obligations de rédaction, en mettant en place une dynamique collective. Pour une enquête, nous sommes deux co-auteurEs journalistes et deux référentEs de l’association, ainsi nous ne sommes pas isoléEs face à un problème.

On a choisi un modèle économique inspiré de celui de Disclose : pas d’annonceurs, pas de subventions, mais des souscriptions de citoyenNEs — nous acceptons les dons qui ouvrent droit à une réduction d’impôts ! — ou alors du Fonds pour une presse libre...

Par ailleurs, nous avons remporté le prix FIL Nouveau média local 2022, remis à l’occasion de la 4e édition du Festival de l’info locale. Ce prix est sans dotation mais va contribuer à nous faire connaître.

Un travail, un métier, le cadre de la loi

Dans ce modèle, les journalistes (ainsi que les traducteurEs, les illustrateurEs) sont statutaires, et bénéficient d’un contrat de travail en bonne et due forme. Ils sont rémunéréEs, et nous faisons en sorte qu’ils et elles soient payéEs correctement (ce qui n’est pas toujours le cas dans la presse). Le journalisme c’est notre métier, on doit pouvoir en vivre. Les autres membres de l’association Splann sont touTEs des bénévoles qui contribuent à faire connaître Splann, sur les salons, dans les manifestations culturelles, etc..

Journalisme d’impact

Notre objectif est que nos enquêtes soient publiées, bien sûr, mais aussi qu’elles soient lues par un maximum de gens. Ainsi, dès qu’une enquête paraît, elle est relayée immédiatement par nos partenaires (Radio Kreiz Breizh, Reporterre, Dispak, Mediapart, le Peuple breton, France 3 Bretagne, Basta). C’est la condition pour que Splann soit un média à part entière, ce qui nous permet de soulever les problèmes.

Des difficultés

Malgré la sensibilité des sujets que nous abordons, nous n’avons pas eu de difficultés particulières pour mener nos enquêtes. Il arrive simplement que des gens ne veuillent pas nous parler, refusent de répondre à nos questions, car ils et elles sont attachéEs à la Bretagne « carte postale », à laquelle ils et elles disent que nous nuisons, mais nous n’en démordons pas.

Du côté des médias majeurs de Bretagne, de la PQR en particulier (presse quotidienne régionale, Ouest-France et le Télégramme) nous leur proposons nos enquêtes, mais nous nous heurtons plus à une forme d’indifférence, une sorte de silence, qu’à des entraves ou à des freins.

Propos recueillis par Vincent (NPA Rennes)

 

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Au cours de ses deux années d’existence, Splann a publié quatre enquêtes :

Bretagne, bol d’air à l’ammoniac, qui révèle que la Bretagne est dans le rouge. Avec sa concentration exceptionnelle d’élevages intensifs, elle est la première région émettrice d’ammoniac de France.

Iberdrola. Quand l’énergie « propre » a les mains sales, qui révèle les pratiques de l’opérateur qui doit développer l’éolien offshore dans la baie de Saint-Brieuc.

Porcherie Avel vor, Landunvez, Finistère, qui raconte comment à Landunvez, la porcherie géante s’approche d’une régularisation douteuse.

En Bretagne, la méthanisation sous pression. La Bretagne se couvre de dômes verts. Peu nombreux il y a dix ans, 186 méthaniseurs parsèment aujourd’hui la campagne. Cent de plus d’ici un an.

  • 1. Voir l’Anticapitaliste n° 523 (21 mai 2020).
  • 2. Voir « Contre l’agro-industrie et son monde, le NPA avec les lanceuses d’alerte et les défenseurs et défenseuses de l’environnement », lanticapitaliste.org, 5 avril 2021.